Pierre Defraigne

Conférencier
L’Euro est aujourd’hui le talon d’Achille de l’Europe
L’Europe n’est pas le but, elle est le chemin. Le but est le progrès de la civilisation européenne

Pendant 35 ans, il a travaillé aux côtés de plusieurs Commissaires européens parmi lesquels Etienne Davignon et Pascal Lamy dont il a été Directeur de Cabinet. Aujourd’hui Pierre Defraigne (1940) consacre une grande partie de son temps à l’analyse, au débat et à l’enseignement. Ses domaines de prédilection ? La politique internationale, l’économie politique, la Chine et l’intégration européenne.

Le goût de l’international

Son intérêt pour l’international, Pierre Defraigne l’a développé très tôt. Il étudie les sciences politiques et puis l’économie pure à Liège. Après un programme d’International Business avec une bourse de la Fondation Ford à Bloomington (Indiana University), il travaille comme chargé de recherche à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve (UCL), avant de rejoindre les Institutions européennes en 1970.

L’Amérique du Nord, il la fréquentera à nouveau en 1983 lors d’une année sabbatique à la prestigieuse Université d’Harvard en tant que « fellow » au Centre for International Affairs. Quand il évoque son séjour à Cambridge, il se rappelle de l’intensité et de la vitalité de la réflexion universitaire et du régime de travail 12/7 autour de Harvard Square, mais surtout l’ouverture de pensée qui y régnait.

L’Europe pendant 35 ans

De 1970 à 2005, Pierre Defraigne parcourra les dédales de la politique économique européenne. Il travaillera aux côtés d’Albert Coppé, Jean-François Deniau, Claude Cheysson, Etienne Davignon, Pascal Lamy, commissaires européens auprès desquels notre économiste exerce ses fonctions de conseiller ou de directeur de cabinet.

A son retour de Harvard en 1984, il est très vite nommé Directeur pour les relations Nord-Sud. Pendant près de 15 ans en étroite collaboration avec les Nations-Unies, celui qui « vise à améliorer la coopération entre les deux hémisphères » va combiner le suivi des grandes conférences des NU sur le développement humain et la mise en œuvre de politiques expérimentales en matière de protection des forêts, promotion des joint-ventures, de lutte contre la drogue, des préférences commerciales pour les PVD. A un moment, il fait la « navette » entre New York et Bruxelles. « Ce poste m’a permis de me décentrer de l’Europe, je l’ai vue du dehors, un recul nécessaire pour se convaincre que l’Europe a un rôle, de pôle économique et politique de premier plan dans le monde», explique-t-il.

En 1999, il devient Directeur de Cabinet de Pascal Lamy, Commissaire européen au Commerce puis Directeur Général adjoint à la DG Commerce de 2002 à 2005. Aux côté de Pascal Lamy, il travaille à la maitrise de la globalisation, par la promotion de la régulation multilatérale et le libre-échange. Pierre Defraigne avoue en effet se battre pour une vision multilatérale et non bilatérale des rapports internationaux dans un monde multipolaire, « une option politique fondamentale » selon lui. Aujourd’hui, Pierre Defraigne est Directeur général Honoraire à la Commission européenne.

Un essayiste engagé

A sa sortie de la Commission en 2005, Pierre Defraigne est appelé à établir la branche bruxelloise de l’Institut français des Relations Internationales-eur IFRI, qu’il dirige entre 2005 et 2008.

Depuis 2008, à la tête de la Fondation Madariaga-Collège d’Europe, il consacre son temps à l’analyse, au débat et à la formation des jeunes universitaires. A cet égard, il cite Kant : « rien n’est plus pratique qu’une bonne théorie ». Après 25 ans d’enseignement de l’intégration économique et monétaire, à l’UCL et aux Facultés Universitaires Saint-Louis, il enseigne aujourd’hui la politique commerciale européenne au Collège d’Europe à Bruges et à Sciences-po à Paris. Last but not least, Pierre Defraigne a aussi été professeur invité à l’Université de Zhejiang (Hangzhou) en Chine. A l’époque, il avait découvert avec surprise le mode de pensée chinois : « un véritable choc culturel entre la pensée critique, empreinte de notre société européenne, et le confucianisme, qui marque une inscription forte dans la tradition et le respect du Maître ». Il se souvient d’ailleurs d’une interrogation où les meilleurs étudiants avaient t répété presque mot pour mot le texte du syllabus et du coup s’attendaient à un 10/10 !

Pierre Defraigne est aussi et surtout Directeur exécutif de la Fondation Madariaga-Collège d’Europe. La méthode de la Fondation ? D’abord développer une pensée critique sur l’Europe et cultiver « la biodiversité de la pensée » autour du Rond-Point Schuman. Ensuite dans des « Controverses Citoyennes » (voir site web), faire se confronter deux points de vue sur un enjeu important et complexe comme des sujets aussi variés que la crise de la démocratie sociale, les questions climatiques et les relations avec la Chine. Ce lieu de controverse lui tient à cœur, convaincu que « le problème des Institutions européennes est qu’elles n’écoutent pas, elles disent le droit et sont incapables de transformer la contradiction en action ! ».

Un économiste chevronné, passionné de la res publica européenne et jaloux de la pensée critique, héritage des Lumières et marque de l’esprit européen selon Georges Steiner, Pierre Defraigne se veut le militant d’un « patriotisme européen de projet » portant sur le modèle social et sur la puissance. Pour lui l’Europe va de carrefour en carrefour et à chaque embranchement, il lui faut choisir entre la Renaissance et le déclin. La crise actuelle est pour lui le plus grand risque et la plus grande chance pour l’Europe. Pierre Defraigne invite à peser le pour et le contre et à se nourrir d’un maximum de réflexion pour faire de l’Europe un pilier économique et stratégique fort dans un monde en pleine transformation.

La crise ouvre-t-elle à l’Europe la route de la renaissance ou du déclin ?

Société, Politique, Europe, International, Globalisation

Une crise est d’abord une transformation : mort d’un monde ancien et naissance d’un monde nouveau. Des forces sont en œuvre – démographiques, économiques, physiques aussi avec l’énergie et l’environnement. Mais, les choix des hommes comptent aussi. L’Europe a inventé les deux piliers de la Modernité, qui lui ont permis de dominer le monde pendant deux siècles : d’un côté, le capitalisme de marché, de l’autre, la démocratie, qui forment un couple de forces puissant et fécond. Depuis trois décennies, le marché a évincé le politique. L’Europe fournit le niveau de pouvoir pertinent pour rétablir un équilibre entre marché et politique. Mais la démocratie est malade en Europe de la césure qui s’installe au niveau de l’UE entre le pouvoir, le kratos et le citoyen, le demos. La réappropriation de l’UE par le citoyen ne pourra se faire que sur un projet de société qui renvoie à l’héritage civilisationnel que nous devons faire fructifier.

La crise de l’Euro en temps réel : où tout cela nous conduit-il ?

Europe, International, Globalisation

Construction caduque, voici l’Eurozone confrontée à une crise financière sans précédent, qui menace son intégrité. Or, elle survit. Contre toute attente, des décisions sont prises dans l’urgence, sous la pression des marchés, toujours trop peu et trop tard, mais jusqu’ici : « just on time ». Quelle nouvelle trame institutionnelle se dessine depuis la crise grecque de 2010 ? Quelle réponse économique va permettre la nouvelle Eurozone en gestation ? Quelles réussites ? Quelles carences ?

Derrière la crise financière, dont le surendettement public, privé et bancaire est le nœud, comment relever le défi d’une crise systémique de capitalisme de marché occidental dépossédé de ses privilèges – le dollar, la rente postcoloniale, l’insouciance environnementale -, par le basculement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Est, et le resserrement de la contrainte des ressources et du climat ? L’Eurozone n’est-elle pas le laboratoire et le banc d’épreuves d’une Europe plus recentrée, plus fédérale, qui assume concrètement une même communauté de destin dans un monde en pleine transformation ?

Faut-il avoir peur de la Chine ou de l’Europe ?

Europe, International, Globalisation

Le monde multipolaire qui se construit avec l’émergence des BRICS est aussi un monde plus instable en raison du contexte de crise, des tensions sur l’accès aux marchés et aux ressources, et de l’émulation entre Est et Ouest sur des modèles de développement différents, voire incompatibles. Chine et Europe ont marqué la fin du XXe siècle, la première par son miracle économique et l’Europe par sa marche vers l’unité. Aujourd’hui, les trajectoires se croisent : la Chine progresse et l’Europe piétine. Une Europe faible trop dépendante de l’Amérique, ferait courir le risque d’une re-bipolarisation du monde que la Chine ne souhaite pas. Oui, il faut craindre la Chine si l’Europe est faible. Mais il faut surtout craindre et combattre la tentation européenne du retrait dans l’impuissance.

La conférence de Monsieur Defraigne a énormément plu. Le public était ravi du fond comme de la forme !

Sonia Vella - Grandes Conférences Luxembourgeoises
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